Author: artem

Des mots étranges contre une réalité effrayante — artem | paris.camp

Je n’ai jamais été un admirateur de Severianine. Mais quelques jours avant la première, je me suis retrouvé par hasard dans l’équipe de Dima Makarov, qui montait le spectacle « Severianine à Paris ».

Ma tâche était minuscule : il fallait découper le texte français de la pièce pour en faire des sous-titres, répliques par répliques. Et pendant le spectacle, les faire défiler au rythme des comédiens.

Ce n’est d’ailleurs pas aussi simple que ça en a l’air. Si l’on affiche chaque phrase séparément, cela clignote sans arrêt. En trop gros blocs, c’est le contraire : trop de texte à lire d’un coup. Parfois les acteurs vont vite, parfois lentement — bref, il faut trouver le bon équilibre.

J’ai donc dû lire et écouter attentivement.

Les néologismes de Severianine m’ont toujours fait rire : « okoloshit », « omolnit », « l’élasticité du bouchon ». Amusant, certes, mais à quoi bon ?

Et il m’a semblé, seulement lors de la première du spectacle, qui a eu lieu à l’école de cinéma Eicar, que j’ai enfin compris l’effet que cette magie produit sur moi.

Tous ces mots inventés sont des formules d’évasion.

Au début du XXᵉ siècle, à l’approche de la guerre mondiale, de plus en plus de gens cherchaient à fuir une réalité trop lourde. Comme aujourd’hui, d’ailleurs.

Et Severianine essayait, à sa manière, de les aider. Sa méthode pourrait être décrite par les vers de Vertinski, connu lui aussi pour son style maniéré.

Vertinski chantait. Severianine, lui, déclamait ses « poésies chantées ». Peu importe.

Vous souvenez-vous de ce qu’écrit Vertinski sur le petit Jimmy ? « Tu voulais être pirate », « commander une frégate », « porter des bottes, une cape, une bague d’agate ». Bref, être loin, très loin, dans une autre réalité, boire du crème de mandarine — quoique, ça, c’est déjà chez Severianine.

Mais le chef te gronde pour les biscuits disparus, le maître d’hôtel te punit pour le cocktail terminé, il y a le salaire, le loyer, la guerre, les impôts — il n’y a pas de contes de fées dans ce monde. Vertinski comprend qu’il n’a pas le pouvoir de donner un autre destin à Jimmy. Il peut seulement chanter une chanson où revivent ses rêves, et cela, ne serait-ce qu’un instant, l’arrache au maudit buffet.

C’est la même logique chez Severianine.

Avant tout, une vérité triste : l’art ne peut rien changer. Les despotes ne deviendront pas raisonnables, les cœurs ne s’attendriront pas, le léopard ne dormira pas avec le chevreau — du moins pas dans ce monde. Fustiger les vices est inutile. On peut bien le faire, certes, mais cela revient à fouetter la mer.

Alors, que peut faire l’art ? Seulement offrir une anesthésie temporaire.

Les mots sont les paillettes qui ornent le pourpoint de l’artiste.

Et plus elles sont brillantes, plus leurs formes et leurs couleurs étonnent, plus fort est l’effet. Peut-être que, de stupeur, le spectateur s’échappera vers le monde des rêves — non pas pour une seconde, mais pour deux, voire trois.

L’exemple qui me vient est peut-être trivial, mais il m’avait frappé à l’époque. Dans une vie antérieure, je connaissais un cynologue. Il m’avait raconté comment on dresse les chiens à repérer les substances interdites. Pendant l’entraînement, les chiens, excités par ces odeurs, sont enfermés dans leurs cages, et on lâche devant les grilles… des poules.

Des poules tachetées.

Les chiens fixent ces taches mouvantes et mélancoliques. Et finissent par se calmer. (Je ne sais pas si c’est vrai, mais ça m’avait paru plausible.)

Chez Severianine, c’est un peu pareil. Ses mots étranges se révoltent contre la réalité effrayante.

Au diable cette réalité. Mieux vaut aller là où les chapeaux haut-de-forme s’ensoleillent, où les patineuses amalthéennes filent le long du fleuve, et bien sûr, où il y a des ananas dans le champagne.

Le mousseux ne résout pas vos problèmes, mais au moins, il vous aide à les oublier un instant. Comme Severianine, d’ailleurs.

alt text